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Ahed Tamimi ou l’impasse de l’occupation des Territoires palestiniens

24 janvier 2018 - Tribune de Yehuda Shaul, Libération

La vidéo de la Palestinienne qui a giflé un soldat israélien a fait le tour du monde. Pour Yehuda Shaul, ancien de Tsahal, l’incarcération de la jeune femme est le symbole de cette situation « immorale et intenable » qui perdure depuis des décennies.



« Le but de l’Armée de défense d’Israël est de protéger l’existence de l’Etat d’Israël et son indépendance, et de confondre tout effort ennemi visant à perturber le mode de vie normal du pays. »

La mission ainsi définie constitue le premier paragraphe du code éthique, et énonce les principes de « l’esprit de Tsahal ». Cet esprit, mes amis et moi l’avions adopté bien avant d’être conscrits dans l’armée. Tout au long de mon enfance, j’ai été élevé et éduqué dans la certitude qu’un jour, mon tour viendrait de porter l’uniforme. Je croyais que servir la société qui m’élevait et me soutenait, que participer à la protection de mon foyer individuel et de ma patrie collective était un privilège. Je me souviens de discussions avec mes amis lorsque nous avons reçu nos papiers de pré-conscription, et de notre anticipation enthousiaste de ce moment où notre génération endosserait à son tour la responsabilité de défendre Israël.

Mais aujourd’hui, des années plus tard, je regarde la vidéo d’Ahed Tamimi et le chagrin me submerge. Chagrin pour elle, pour les soldats qui lui font face, et pour nous - pour le mensonge qu’on nous a fait croire, et pour le fossé immense qui existe entre cette illusion et la réalité des faits sur le terrain. Ce qu’on voit dans cette vidéo, ce sont deux adolescentes dans la cour de leur domicile qui essayent de repousser deux soldats armés de l’occupation. Elles se servent de leurs mains, de leurs voix, et de leurs téléphones portables. Est-ce là une menace à l’existence de l’Etat d’Israël et à son indépendance ? Non.

La sécurité et l’indépendance d’Israël ne se jouent pas dans les rues de Nabi Saleh. La mission de ces soldats, ce jour-là comme tous les autres jours, était d’appliquer l’occupation militaire et d’accroître le contrôle militaire exercé sur les vies des Palestiniens. Cette mission, qui comprenait l’entrée dans l’habitation des Tamimi, est, en fait, une mission continue, une mission sans fin. Appliquer et maintenir l’autorité militaire exige au quotidien un nombre infini de procédures et d’actions. Tsahal utilise des termes et des codes comme « faire ressentir sa présence » ou bien « donner un sentiment de persécution ». Un soldat qui faisait son service à Naplouse il y a quelques années a témoigné auprès de Breaking the Silence : « Toute la routine là-bas se caractérisait par une présence israélienne faite pour intimider. Nous avons passé de nombreux après-midi au carrefour Beitot [près de Naplouse] ou dans le coin, simplement assis là, avec pour seul but de susciter un sentiment de persécution. C’était ça, la visée de nos ordres de mission : susciter un sentiment de persécution chez la population palestinienne. »

Et voilà le crime d’Ahed Tamimi : elle a refusé, elle refuse encore, de se sentir persécutée et de se soumettre. Même lorsque notre armée envahit encore et encore sa maison. Même lorsque, non loin, il y a à peine une heure, on a tiré une balle en caoutchouc au visage de son cousin. Tamimi a résisté aux soldats par défiance : peu importe s’ils utilisent la violence, peu importe le nombre des années de leur présence - ils n’obtiendront jamais sa soumission entière. Si Tsahal rêve d’une soumission totale - qu’elle appelle « stabilité » ou « calme » - elle peut continuer encore cinquante ans, elle ne l’obtiendra pas.

La retenue dont ont fait preuve le capitaine et le premier sergent est admirable. Je ne peux honnêtement pas dire si, dans une position similaire, énervé, en colère, j’aurais eu le même comportement. Peut-être que ce soldat et cet officier ont retenu leurs réactions instinctives parce qu’ils savaient, parce qu’ils sentaient que ces adolescentes ne représentaient pas une menace sérieuse. Peut-être qu’ils ont compris que le véritable danger de la situation n’était autre que la caméra. Malheureusement, dans les jours qui ont suivi, quand la vidéo est devenue « virale », Tsahal a échoué à faire preuve de la même retenue que ses troupes sur le terrain. L’opinion publique et des pressions diverses ont entraîné l’arrestation d’Ahed Tamimi et demandé son emprisonnement jusqu’à l’issue de la procédure légale, obtenu dans la décision du tribunal militaire. Insister pour mettre Tamimi en prison et l’inculper pour douze crimes et délits (de « menaces envers un soldat » à « agression et voies de fait graves ») ne fait que prouver ce qu’elle affirme : il est impossible d’occuper et réprimer tout en restant sage et juste.

Cet incident montre, encore une fois, que le problème n’est pas le comportement du soldat sur le terrain. En réalité, cette affaire, qui représente quasiment une image inversée des incidents de type « brebis galeuse » qu’on voit souvent et où la faute est rejetée uniquement sur les jeunes troupes, montre clairement que c’est le concept « contrôle et soumission » qui est à la racine du mal. Après des décennies de service au cours desquelles on a envoyé des soldats faire leur service dans les rues et les ruelles de villes et de villages palestiniens, il est impératif que nous comprenions que l’occupation s’est montrée en même temps immorale et intenable, encore et encore. L’image de Ahed Tamimi faisant face aux soldats est un rappel : la nouvelle génération de Palestiniens ne se soumettra pas. Nous pouvons, nous devons clore ce chapitre et en entamer un autre, et donner la possibilité aux jeunes - des deux côtés - de vivre dans la dignité, la liberté et le respect.

Yehuda Shaul, soldat de Tsahal dans l’infanterie de combat au cours de la Deuxième Intifada, membre fondateur de l’ONG israélienne Breaking the Silence

Visuel : Ahed Tamiami, Cc Haim Schwarczenberg, https://schwarczenberg.com


- Libération


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