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Rencontre avec Mariette Auvray, réalisatrice de la websérie féministe “Palestiniennes”

13 juillet 2020 - Courrier International

Diffusée à partir de ce vendredi 10 juillet sur notre site, la websérie en trois épisodes Palestiniennes tisse une galerie de portraits poignants, exclusivement féminins. Qu’elles soient DJ, créatrice de mode, chorégraphe ou architecte d’intérieur, les neuf femmes rencontrées au cours de ce road-trip entre Haïfa et Ramallah ont un combat commun, la préservation de l’identité et de la culture palestiniennes.



Documentariste et musicienne, Mariette Auvray (34 ans) est la réalisatrice de la websérie Palestiniennes, produite par Dryades Films et diffusée par Courrier international à compter de ce vendredi 10 juillet. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du lancement de la série sur notre site, elle explique la genèse de son projet.

COURRIER INTERNATIONAL : Pourquoi n’avoir interviewé que des femmes ?

Mariette Auvray  : Lorsque j’ai commencé à découvrir la scène culturelle palestinienne, je me suis aperçue que je ne rencontrais que des hommes. Les femmes étaient invisibles, ou en tout cas, elles m’étaient difficiles d’accès. Je voulais rencontrer des filles de ma génération, et c’était une position très féministe : je voulais recadrer sur les femmes plutôt que d’aller vers la facilité, vers le plus visible. J’ai donc évacué tous les hommes du film, pour mettre la lumière sur les femmes actives culturellement. C’était mon parti pris depuis le début, qui a d’ailleurs soulevé des questions pendant le tournage. On me demandait : “Alors, c’est uniquement les femmes, vraiment ??” Pour les trouver, j’ai parfois reçu l’aide d’associations, ou bien j’ai fait des recherches sur les réseaux sociaux : il suffisait d’aller les chercher.

Ensuite, mon projet était de partir de Haïfa, en Israël, pour aller jusqu’à Ramallah, en Cisjordanie, en passant par Jérusalem, et rencontrer des femmes aux profils différents. Ma guide, Nadia, vit à Jérusalem et possède un passeport israélien, mais elle est arabe. Alors que par exemple Hazar, la circassienne, vit près de Ramallah, a grandi dans un camp près de Bethléem et a un passeport palestinien. Bien qu’elles aient des histoires différentes, toutes les femmes que j’ai interviewées se revendiquent Palestiniennes, c’est une sorte de manifeste. Même celles qui ont grandi en Israël disent : “Mes racines sont palestiniennes.”


L’affiche de la websérie documentaire Palestiniennes, réalisée par Mariette Auvray et diffusée par Courrier international.

Votre premier documentaire portait sur la jeunesse israélienne. Comment vos deux travaux s’articulent-ils ?

Pour Goodbye Jerusalem, que j’ai coréalisé avec Gabriel Laurent [en 2018], nous avons rencontré deux filles et deux garçons israéliens, qui expliquent comment ils vivent la situation politique de leur pays. J’ai compris qu’il y avait beaucoup de culpabilité chez cette jeunesse-là, mais aussi un manque d’information sur l’autre. À la fin du tournage, alors que je discutais avec l’une des deux Israéliennes, je lui ai posé des questions sur la vie culturelle à Ramallah et je me suis aperçue qu’elle en savait encore moins que moi. La jeunesse israélienne et celle de Palestine ont beau être proches l’une de l’autre, elles vivent et font la fête séparément. Pendant ce premier tournage, je n’ai eu accès à Jérusalem que du côté israélien. Et alors que Ramallah n’était qu’à 40 kilomètres, je n’y étais jamais allée. C’est pourquoi j’ai voulu traverser le mur.

De chaque côté, les jeunes que j’ai rencontrés inventent des stratégies pour se construire et proposer des choses créatives dans un environnement malade, rempli de nœuds politiques. Dans ces deux sociétés traumatisées, je voulais montrer comment la jeunesse endosse cet héritage et ce qu’elle en fait. C’était fascinant d’observer ces jeunes gens au milieu des vieilles pierres, et de montrer leur identité en les ancrant dans l’histoire. Il y a un rapport très passionné à la culture chez toutes les femmes que j’ai filmées dans Palestiniennes. Ghadeer, l’architecte d’intérieur, utilise par exemple une métaphore très belle lorsqu’elle parle de cette mosquée devant laquelle elle passe tous les jours à Jérusalem, et dont le nom a été effacé, recouvert de peinture noire. L’image résume comment se sentent beaucoup de jeunes Palestiniens.

Le premier épisode (sur 3) de la série Palestiniennes  : Divisions

Si la série explore avant tout l’identité palestinienne, elle aborde aussi la question de la condition féminine. Qu’avez-vous pu constater à ce sujet ?

Dans la série, il y a une séquence dans laquelle je discute avec Nadia, ma guide, des difficultés que nous rencontrons dans la rue. Je lui dis que je ne me sens pas à l’aise quand nous marchons à Ramallah. Tout au long de la journée, les hommes nous font des remarques en arabe sur notre présence, notre manière de nous habiller. Moi, en tant qu’étrangère, j’étais moins importunée que Nadia, qui était directement la cible de leurs remarques, mais j’étais mal à l’aise. Je ne me sentais pas en danger, mais on me faisait sentir que ce n’était pas ma place. Or pour ce film, je m’étais justement donné le défi d’affirmer ma position de réalisatrice à l’étranger, le fait d’être une femme seule qui pose sa caméra. Je n’ai pas pu tourner exactement dans les mêmes conditions que pour le premier film, coréalisé à Jérusalem avec un homme : cette fois-ci, j’ai filmé avec le matériel le plus petit possible, quasiment en caméra embarquée. J’étais une femme seule qui allait à la rencontre d’autres femmes, et ça ne déclenchait pas les mêmes choses.

En Israël comme en Cisjordanie, il y a énormément de harcèlement de rue, même si ce n’est pas spécifique à cette région du monde et qu’on en retrouve ailleurs. Nadia explique qu’elle se déplace toujours en voiture pour éviter d’être harcelée : la liberté de mouvement des femmes est entravée. La pression du mariage aussi est assez forte : si une femme a la trentaine et n’est pas mariée, elle est considérée comme une marginale. C’est une discussion qui revenait souvent avec les jeunes femmes que j’ai rencontrées.


La chef Mirna Bamieh dans sa cuisine. Photo extraite de la websérie documentaire Palestiniennes.

Mais je trouve aussi très intéressant ce que dit Mirna Bamieh, qui est chef et fait des recherches sur la cuisine palestinienne : elle a hérité de la tradition culinaire transmise par les mères et les grands-mères, mais cet aspect de son identité coexiste avec ses convictions féministes. Elle endosse l’héritage féminin de la cuisine, qui résulte d’une inégalité originelle, pour en faire quelque chose de nouveau.

Propos recueillis par Mélanie Chenouard

Rendez-vous les 17 et 24 juillet pour les prochains épisodes, à retrouver ici, ainsi que l’interview de la réalisatrice.


- Sur le site de Courrier International

Visuel : La musicienne et documentariste Mariette Auvray. © Rasa Juskeviciute




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