L’air hagard, les yeux vagues, ils vous regardent sans vous voir, perdus dans leur drame. Bahigé est assise sur un bout de carton à même le sol, ses jambes enflées étendues devant elle, prostrée dans un état semi-comateux. Sa fille, Hasna, s’occupe à chasser les mouches, insistantes par cette chaleur, et lui essuie machinalement le visage, inquiète pour sa mère. Toutes deux sont venues avec quatre enfants en bas âge de Aïtaroun au Sud. Parties en catastrophe le lundi, elles ne sont arrivées que mercredi au jardin public de Sanayeh, car elles n’avaient nulle part ailleurs où aller. « On nous a dit qu’ici, on s’occupera de nous. Cela fait 48 h que nous sommes là et on ne nous a pas encore transférées vers un autre lieu. On nous donne bien sûr de la nourriture et même des médicaments pour ma mère, mais nous sommes dans la précarité la plus totale, dormant à la belle étoile », confie Hasna. Épuisée, débordée, elle ne sait plus où donner de la tête entre ses quatre enfants et sa vieille mère, elle est totalement dépassée par les événements, espérant attendrir les journalistes pour que quelqu’un s’intéresse à son cas.
À la belle étoile
Mais ces jours-ci, les journalistes ont tant vu de misère qu’eux aussi ne savent plus quoi faire : photographier, écrire, essuyer une larme et tenter de faire bouger une opinion publique lasse de toutes ces images de malheur.
Au jardin public de Sanayeh, ils sont en moyenne trois cents personnes qui dorment sur place, en attendant d’être envoyés dans un centre d’accueil plus décent. Il s’agit essentiellement de vieux, de femmes et d’enfants. Certains restent plusieurs jours, d’autres 24h, tout dépend de la chance ou du piston. Car malheureusement, il arrive que ce facteur joue aussi même dans ces circonstances dramatiques. Les ONG en charge du lieu sont carrément débordées. Elles ont formé entre elles un comité, dont le coordinateur Sergeoune se démène pour tenter d’évacuer les cas les plus graves ou les plus poignants. Mais ce n’est pas toujours évident. Car soit il n’y a pas de place disponible, soit il n’y a pas de moyen de transport.
Sergeoune doit aussi répondre aux nombreux journalistes et aux revendications des déplacés, qui se sentent humiliés d’être là, placés dans un jardin public ouvert à tous vents et transformés en bêtes de foire que les curieux viennent regarder et photographier. Dans un sursaut de dignité, ils voudraient cacher leur misère, mais elle transparaît dans leurs yeux vides, dans leurs gestes mécaniques et dans cette lassitude extrême qui alourdit leur comportement. Même les enfants, qui sont censés jouer sur les toboggans de l’un des rares jardins publics de la capitale, semblent figés, cherchant constamment leurs mères des yeux, comme s’ils craignaient de les voir disparaître.
La misère, certes, mais dans
la dignité
Ouvert pour être un lieu de détente, le jardin public de Sanayeh n’est plus qu’un lieu de désespoir, où l’on essaie de survivre, sans même plus croire à des jours meilleurs.
Les personnes qui s’y sont réfugiées ont du mal à raconter le long chemin qui les a menées jusqu’ici.
Les traits creusés, les mèches en bataille, Haïfa porte une robe sur un pantalon de pyjama. Elle voudrait cacher son manque d’élégance, mais harcelée par les photographes, elle finit par décider que l’apparence n’est pas importante. Elle est venue de Srifa, la veille. Dans ses yeux traînent encore les souvenirs des terreurs vécues. Les gens du village s’étaient regroupés chez le moukhtar, se croyant là plus en sécurité. Mais l’aviation israélienne s’est mise à pilonner toutes les maisons et les habitants se sont retrouvés pris au piège comme des rats. Un de ses beaux-frères, dans les FSI, a débrouillé une voiture et ils ont grimpé à dix dans le véhicule. Un seul objectif : fuir l’enfer de Srifa. Au moment même, chacun ne pensait qu’à sauver sa peau. Mais depuis qu’elle est là, Haïfa est rongée par le remords. « J’ai laissé des neveux, ma mère et deux frères ainsi que leurs épouses au village. Je croyais qu’ils étaient montés dans une autre voiture. En fait, les bombardements étaient si intenses que je n’ai pensé à rien. Et maintenant, je n’ai plus de leurs nouvelles. Je n’ose même pas écouter les informations. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur nous ? »
La sauvagerie
Malgré leur malheur, les réfugiés en attente au jardin public de Sanayeh ne songeraient pas à critiquer le Hezbollah. Ils vouent une sorte de vénération à sayyed Hassan Nasrallah et ils prient pour que Dieu lui vienne en aide. Mais ils ne comprennent pas ce qu’ils appellent « la sauvagerie » des Israéliens. « Ils ne sont pas en train d’affaiblir les combattants. C’est la population qu’ils visent, croyant ainsi nous monter contre le Hezbollah, affirme Hussein. Mais ils n’y parviendront jamais. Ce parti nous a redonné notre dignité. Il a fait ce qu’aucun autre pays arabe n’a osé faire. Les gens du Hezbollah, ce sont des héros. »
Ceux qui écoutent appuient gravement. Les autres concentrent tous leurs efforts pour survivre. Anouar est privé de ses jambes. Il a fui Borj Brajneh, lundi, à bord d’une moto spéciale pour handicapé. « Je suis seul au monde. Mais je n’en pouvais plus de rester dans ce quartier. Je suis parti et j’ai atterri ici, car je ne sais pas où aller. On me donne à manger. Je dors à la belle étoile et je me laisse survivre. Je ne sais pas si je reverrai mon taudis. Je n’attends plus rien de ce monde. Mais je souhaite quand même vivre assez longtemps pour voir la défaite d’Israël. »
Anouar a pris ses quartiers au jardin. Il a choisi un coin ombragé sous un peuplier. À ses côtés, une vieille dame qui elle aussi cherche à se cacher du soleil. Ils bavardent, ils se rendent de menus services et le temps passe dans la moiteur et l’ennui.
Les membres des ONG circulent en permanence autour des déplacés. Ils recensent, écoutent les besoins des uns et des autres, et font un travail immense, avec cette merveilleuse chaîne de solidarité. Hélas, les moyens sont limités. Ils doivent sans cesse faire face à de nouvelles arrivées et à des demandes pressantes. Ils ne peuvent pas caser tout le monde, d’autant que certaines écoles annoncent qu’elles ne peuvent accueillir qu’un nombre limité de familles. « Il y a tant de demandes, affirme Sergeoune, l’air désolé. Plus de 600 000 déplacés, dit-il, dont une grande partie passe par ici. Comment aider tout le monde ? J’essaie de garder la tête froide, mais c’est horrible ce qui arrive aux habitants du Sud et de la banlieue sud. »
Ses collègues l’appellent. « Un nouvel arrivage » est attendu. Les structures d’accueil doivent se mettre en place. Pour l’instant, en tout cas, nul ne parle de retour. Le calvaire des habitants du Sud et de la banlieue ne semble pas près de finir et le jardin de Sanayeh n’est qu’une étape sur le long chemin de l’exode.
Scarlett HADDAD