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Allers simples pour Gaza

23 janvier 2020 - Nesma Jaber dans Le Monde Arabe

« Celui qui pense à retourner à Gaza doit d’abord réfléchir… au moyen d’en ressortir », estime l’écrivaine palestinienne Nesma Jaber.



« Gaza » est devenue, dans mon esprit, un endroit lointain, très lointain. Quatre ans après m’être séparée d’elle, cette ville s’est déplacée de ma réalité à mon imagination.

Gaza réside aujourd’hui dans ce coin imaginaire, qui s’est créé dans ma tête dès l’enfance, où vont les morts. Elle est dans cet espace consacré aux personnes qui partent sans revenir, au passé irréversible, aux rêves flous, etc. Gaza est devenue une partie de cette région sombre dans la mémoire, à tel point que je ne peux même pas imaginer son existence dans le monde où l’on est.

Ce que j’appelle « le sujet de Gaza », dans ma vie, est devenu délicat pour moi. En particulier ces derniers temps. Je n’aime pas en parler, ni y réfléchir. Rien que de penser au fait que j’avais déjà une « première » vie, là-bas, une vie abandonnée, me fait perdre la tête. Rien que de m’imaginer moi-même dans le passé, mes affaires, mes livres, ma famille, les rues de ma ville, ceux que j’aime – et ceux que je n’aime pas d’ailleurs -, fait naître en moi un sentiment qu’aucun mot ne peut exprimer. C’est un mélange d’incrédulité, de nostalgie, de douleur, de perte et de peur.

Gaza l’inaccessible

J’essaye d’ignorer ces sentiments si durs. J’y parviens toujours, sauf pendant la sieste de l’après-midi. Je ne sais pas pourquoi. A ce moment précis, les mêmes questions se répètent, comme si elles étaient enregistrées sur un disque, et jouées quelques instants après le début de ma sieste :

« Qui es-tu ? Pourquoi es-tu ici ? Que fais-tu ? Quel est l’intérêt d’être ici sans les deux personnes que tu aimes le plus ? Ton père et ta mère ? Comment as-tu pu t’éloigner de ta mère pendant quatre ans ? Comment ça ? Jusqu’à quand ? » Ces questions me réveillent ; alors je suis terrifiée. Et ce sentiment horrible me suit durant tout l’après-midi.

Pourquoi ne peut-on pas rentrer à Gaza ? Compliqué de répondre à cette question, posée par beaucoup de gens, qui cherchent, parfois, à comprendre : « Pourquoi ne peux-tu pas rendre visite à ta famille ? », « Pourquoi ta famille ne peut-elle pas venir chez toi ? ». Même mes amis de Cisjordanie, supposés connaitre la situation actuelle, s’interrogent de la sorte. Mes amis Arabes et Français également.

Ce sont des questions tout à fait censées, pour des gens qui ne vivent pas la situation de près. Même ceux qui suivent l’actualité et les événements dans la bande de Gaza ne peuvent pas imaginer le niveau de difficulté pour entrer et sortir de l’enclave. Je peux résumer la raison de cette difficulté à comprendre en quelques mots : disons qu’il n’y a pas de critères clairs ou de mesures précises pour aller à Gaza et en revenir.

Histoire de sortie

Quant à moi, j’ai obtenu une bourse de la part du gouvernement français, en 2015, pour poursuivre mon master dans l’Hexagone, et le consulat français à Jérusalem m’a aidée à obtenir un laissez-passer pour sortir de Gaza, par le poste-frontière d’Erez. Bien que le consulat ait initié la procédure de demande de permis en juillet, je n’ai pu voyager que fin octobre, au milieu du premier semestre universitaire. Je faisais partie des chanceux : « Au moins, j’y suis arrivée », me disais-je.

L’un de mes collègues, ayant obtenu la même bourse que la mienne – mais pour le doctorat -, n’a pu voyager, qu’en décembre. Le consulat français n’avait pas pu lui obtenir une autorisation de sortie. En revanche, un groupe d’étudiants a pu obtenir des permis de sortie avec l’aide de l’autorité publique pour les Affaires civiles, à Gaza, responsable de coordonner les permis avec les autorités israéliennes. Ils devaient partir dans le bus que l’on appelle « Shuttle », et faire ensemble tout le voyage jusqu’en Jordanie.

Il y a également des étudiants qui sont sortis par le poste-frontière de Rafah, et d’autres qui n’ont jamais été autorisés à partir. La situation n’est pas la même chaque année. Lors de l’ « exercice » suivant, par exemple, l’une des boursières du gouvernement français a pu sortir par Erez, fin octobre également, mais à condition de signer un document, imposé par la partie israélienne, dans lequel elle s’engageait à ne pas retourner à Gaza. Du moins dans l’année à venir. Chacun est donc un cas particulier ; à chacun sa propre « histoire de sortie ».

Retourner à Gaza

En ce qui concerne le retour et l’entrée dans Gaza, cela diffère selon la période. Aujourd’hui, le retour par Erez est possible uniquement pour ceux qui sont déjà passés poste-frontière ; pour ceux qui sont sortis de Gaza par Rafah, c’est chose impossible. Mais dans les deux cas, le vrai problème n’est pas d’entrer à Gaza : c’est de pouvoir en ressortir.

Quand on est étudiant, en France entre autres, on a un titre de séjour annuel et dans la plupart des cas, ces titres de séjour expirent en septembre. On ne peut pas prendre le risque de voyager à Gaza pendant l’année scolaire ni le faire pendant les vacances d’été, parce que l’on n’a que quelques semaines avant l’expiration de son titre de séjour. Deux ou trois mois ne sont pas suffisants pour garantir une sortie de Gaza, car si jamais le titre de séjour a expiré avant l’obtention du permis de sortie, il est difficile de retourner en France.

Celui qui pense à retourner à Gaza doit donc d’abord réfléchir… au moyen d’en ressortir. Chaque Gazaoui prend en compte certains éléments pour décider de la possibilité de retourner ou non dans le territoire palestinien. L’image de la situation n’est pas complète, même pour nous, qui connaissons bien cette situation mais demeurons la « partie obligée », celle qui doit se soumettre à ces procédures.

Tout le monde part ou veut partir

En avril dernier, le mari de ma grande sœur a trouvé un travail en Allemagne. Ils ont alors décidé de déménager et devaient, cet été, partir d’un moment à l’autre. C’était la dernière chose que je souhaitais, même si je devais me réjouir, me dis-je, car j’aurais alors dorénavant une famille en Europe, proche de moi. Pourtant, j’étais incapable d’accepter cela – j’ai demandé à ma famille de ne plus en parler.

Ma grande sœur est la meilleure amie de maman. Et maman effectuait toujours ses sorties avec elle – surtout celles du matin, lorsque mes frères et sœurs étaient au boulot. J’étais soulagée de la voir avec elle ; mon absence était compensée, en quelque sorte. Une fois partie, elle laissera sans doute un grand vide dans la vie de ma mère. Et mes parents auront peur à l’idée que nous partions tous un jour, les uns après les autres.

Le voyage de ma sœur fait mourir mon rêve de réunir notre famille à Gaza. Ce rêve que j’ai construit, jour après jour, a soudainement été brisé par ce changement inattendu. La possibilité de cette réunion, qui m’a permis d’avancer pendant quatre ans, a été détruite en un seul instant. Pourquoi sera-t-il difficile de s’unir à nouveau ? En déménageant en Allemagne, il sera bien difficile pour une famille de cinq personnes de prendre le risque de retourner dans Gaza, alors qu’ils ont tout, là-bas : du travail, l’école, des engagements, etc.

Même moi, célibataire sans trop de responsabilités, je n’ai pas pu rentrer, pas même une seule fois. Je verrai ma sœur en Allemagne, mais ce n’est pas ce que je voulais. Non, ce que je souhaitais, c’était de voir tous les membres de ma famille en une seule fois, à Gaza. Mais aujourd’hui, ma sœur s’en va, et on ne sait pas qui sera le suivant. Tout change. Et ce rassemblement ne dépend plus de mon retour, comme je le pensais avant.

Mais à Gaza, tout le monde part ou veut partir, chacun à son (re)tour. Cela me rend un peu triste, alors que l’on fait face à une nouvelle période terrible. Pourquoi, pour qui, pour où quitter Gaza ? Et qu’arrivera-t-il aux personnes restées là-bas ?

Nesma Jaber

Nesma Jaber est une écrivaine palestinienne. Elle vit à Paris, depuis 2015, où elle a obtenu un Master en création littéraire et un Master en management et communication des organisations. Elle est l’auteure du livre Les enfants de l’arc-en-ciel, une pièce de théâtre pour les enfants, publié à Gaza en 2011.


- Le Monde arabe


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